L’illectronisme : quand la numérisation à marche forcée crée une société à deux vitesses

À l’ère du « tout-numérique », remplir sa déclaration d’impôts, renouveler ses papiers d’identité ou simplement prendre un rendez-vous médical nécessite un écran et une connexion internet. Mais derrière cette promesse de simplification se cache une réalité beaucoup plus sombre : l’illectronisme. Aujourd’hui, des millions d’usagers se retrouvent exclus d’un système qui avance sans eux. Pourquoi l’accompagnement actuel échoue-t-il, et comment inverser la tendance ?
Un sentiment d’exclusion : le quotidien des usagers dépassés
Pour beaucoup, l’ordinateur ou le smartphone n’est pas un outil de confort, mais une source d’angoisse quotidienne. Face à des interfaces parfois complexes, des mises à jour constantes et un jargon technique opaque, le sentiment d’être dépassé prédomine.
Ce fossé numérique ne touche pas que les personnes âgées : il concerne aussi les jeunes en situation de précarité, les personnes allophones ou celles souffrant de troubles cognitifs. Le résultat ? Une perte d’autonomie dramatique et un sentiment d’humiliation face à des démarches devenues obligatoires mais inaccessibles.
La société à deux vitesses : les connectés vs les laissés-pour-compte
Nous assistons impuissants à la fracture d’un modèle social. D’un côté, une population agile, hyperconnectée, pour qui la dématérialisation est un gain de temps. De l’autre, les laissés-pour-compte du numérique, pour qui l’absence d’accès ou de compétences se transforme en une double peine.
Le saviez-vous ? L’illectronisme est aujourd’hui l’un des principaux vecteurs de non-recours aux droits sociaux (RSA, allocations familiales, couverture santé). Ne pas savoir utiliser une plateforme, c’est parfois renoncer à ses droits.
Ce clivage fragilise le pacte républicain. L’accès aux services publics ne devrait jamais dépendre de la maîtrise d’un algorithme ou de la possession du dernier smartphone à la mode.
France Services : une réponse étatique indispensable mais insuffisante
Face à cette crise silencieuse, l’État a déployé des structures comme les espaces France Services et des conseillers numériques. Si l’intention est louable et que les agents font un travail remarquable sur le terrain, le compte n’y est pas.
Le diagnostic est sans appel :
- Un sous-dimensionnement chronique : Le temps d’attente est souvent long, et le maillage territorial reste inégal (notamment en zone rurale ou dans certains quartiers populaires).
- Faire « à la place de » plutôt que « former » : Par manque de temps et face à l’urgence des dossiers, les agents sont souvent contraints de réaliser la démarche à la place de l’usager, plutôt que de lui apprendre à la faire. L’usager repart certes avec son dossier validé, mais il reste tout aussi dépendant pour la fois suivante.
- Le manque de flexibilité : Les horaires d’ouverture et les modes d’accompagnement ne s’adaptent pas toujours aux contraintes des actifs précaires.
Former et accompagner : la nécessité d’un plan d’urgence humain
Pour sortir de cette impasse, nous devons changer de paradigme. Le numérique doit être pensé comme un service, pas comme une barrière.
| Les axes prioritaires pour une transition juste | | 1. Un droit au guichet physique : Maintenir une alternative humaine et téléphonique obligatoire pour toutes les démarches essentielles. | | 2. Une formation au long cours : Financer massivement des ateliers de proximité, centrés sur l’autonomie et non sur la simple résolution d’un problème urgent. | | 3. Le design inclusif : Obliger les services publics à concevoir des interfaces d’une simplicité absolue (démarches en Facile à Lire et à Comprendre – FALC). |
Le numérique est un formidable outil de progrès, à condition qu’il n’oublie personne en chemin. Investir dans l’humain, former durablement et redonner du sens à la solidarité de proximité ne sont plus des options : c’est une urgence démocratique.

